Les conditions de la liberté dans une société post-aristocratique

Par Jean-Fabien Spitz, à propos de trois ouvrages de Q. Skinner, M. Plouviez, Y. Bosc & D. Casassas.

Les conditions de la liberté dans une société post-aristocratique

Dans ce texte, Jean-Fabien Spitz propose une recension de trois ouvrages, qui interrogent les conditions de la liberté et remettent en question la liberté « libérale », conçue comme absence d'entrave. La question des communs en découle. En effet, historiquement, les communs sont une modalité du contrôle démocratique des ressources matérielles et symboliques nécessaires à l'existence de la communauté. Sans ce contrôle, il n'y a pas de liberté possible, puisque l'on risque toujours d'être soumis à la domination de ceux qui possèdent ces ressources. Les communs sont donc une réponse politique et économique aux problématiques de la liberté, telles qu'elles sont ici présentées par l'auteur du point de vue de la philosophie politique.

Les trois ouvrages dont le présent article tente de rendre compte et d'analyser les propositions traitent tous des conditions de possibilité d'une libération réelle des individus dans les sociétés post féodales ou post aristocratiques, nées des révolutions euro-atlantiques de la fin du XVIIIe siècle. L'argument essentiel sera ici que la conception proposée par Quentin Skinner, la « liberté comme indépendance », est profondément défectueuse et échoue à répondre aux arguments que lui opposent les tenants d'une conception « libérale », qui redéfinit la liberté non plus par l'indépendance mais par l'absence d'obstacles à l'exercice de notre volonté.
La raison de cet échec, comme on va tenter de le montrer, est que Q. Skinner sépare le concept d'indépendance de ses conditions matérielles pour en donner une interprétation purement institutionnelle, qui la réduit à la participation à la confection des lois auxquelles les citoyens sont appelés à obéir. Il est ainsi incapable de répondre à l'objection selon laquelle l'indépendance à laquelle il fait appel - se gouverner soi-même - est une impossibilité radicale au sein d'une société civile dans laquelle la volonté de la majorité s'impose à tous. Pour accéder à une forme d'indépendance et donc de liberté dans une société post aristocratique fondée sur l'égalité des droits, il ne suffit donc pas d'être électeur, d'être représenté. Il faut aussi que les intérêts ne soient pas divisés à l'extrême, que les conditions soient suffisamment égales pour garantir à chacun une indépendance matérielle suffisante et pour interdire la scission entre riches et pauvres, qui a pour conséquence inévitable que le pouvoir est celui d'un parti - celui des riches - et non celui de l'ensemble des citoyens.
Le livre de Mélanie Plouviez consacré aux conceptions du droit successoral entre la Révolution française et la fin du XIXe siècle enregistre cette conclusion sur le plan de l'histoire des idées en montrant que, dès le moment révolutionnaire, les partisans de la société nouvelle avaient compris que le destin de la liberté ne pourrait se construire sur la seule question de la nature du régime politique, et qu'elle ne pourrait s'épanouir que si le droit de la société nouvelle œuvrait de manière décidée à une distribution des richesses profondément renouvelée, assurant leur diffusion dans l'ensemble du tissu social, et garantissant ainsi au plus grand nombre les bases d'une indépendance matérielle sans lesquelles l'idée même d'un individu libre est un leurre.

Le livre écrit en collaboration par Yannick Bosc et David Casassas vient corroborer cette analyse en montrant, à la fois sur le plan de l'histoire des idées et sur le plan de l'analyse conceptuelle, que la liberté implique avant tout ce qu'ils appellent un « droit à la vie », un « droit à l'existence ». Parce que le capitalisme est fondé sur le mécanisme du marché qui, par lui-même, est non seulement incapable de garantir un tel droit mais tend à le nier, il est en contradiction ouverte avec la possibilité même d'une liberté au sens authentique.

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